Encore un Ecart... Quelle santé ce CarchaDOrias !
C’était une journée de prospection qui avait débuté comme les autres.
Mais comme mes espoirs de trouvailles historiques avaient été quelque peu déçus, j’avais décidé de terminer la promenade par une petite reconnaissance.
Histoire de voir où en restaient les travaux d’agrandissement du dock.
Après quelques hésitations, je m’étais alors dirigé vers le nouveau pipeline.
Les impressionnants tuyaux d’acier étaient couverts de rouille et l’on pouvait même douter qu’ils eussent jamais porté une autre couleur que ce terne brun ocre qui accentuait leur allure de serpent tapi sur un sable gris clair souvent tacheté de coquilles blanches.
Je m’approchai lentement de la conduite, m’arrêtant de temps à autre pour jeter un long regard circulaire sur la plaine alentour.
Je ne tenais pas particulièrement à me faire repérer, même si je me disais que - « quelque part » - l’on ne pouvait pas me reprocher grand-chose.
Au besoin, en cas de mauvais rencontre, ma réponse était fin prête, pour tous usages et tout destinataire : « Ik kom alléen maar om te wandelen en op de grond naar fossielen te kijken. Ik zal niet bij het materiaal gaan ».
Cela valait ce que cela valait, mais pour un Wallon d’origine, c’était déjà un bel effort !
J’essayai d’ailleurs régulièrement de me rassurer : s’il venait à apparaître l’un ou l’autre ouvrier du chantier, je savais qu’ils n’en avaient généralement rien à caler, de cette présence fréquente de quelques paléontologues amateurs, que ce n’était pas ce détail qui allait les faire descendre de cet immense bulldozer jaune vif qu’ils manœuvraient avec une facilité déconcertante et dans toute la motivation de leur probable « double prime » du dimanche.
A l’inverse, la hantise était de voir plutôt surgir dans un gros nuage de poussière un véhicule tout terrain, de couleur vert chasseur (à l’origine) celui-là - mais généralement couvert de boue - un bolide qui eût au volant un quelconque contremaître ou chef de chantier, ou les deux, lesquels se seraient mis à m’invectiver sèchement en Flamand.
Aucun nécessité pour comprendre pleinement les paroles ni espoir de tenter la moindre négociation : il valait mieux dans ces cas là ne pas chercher à s’incruster, mais plutôt filer sans demander son reste.
Pire, cela pouvait être un autre 4X4, de couleur blanche cette fois, beaucoup plus propre, mais dont la présente éventuelle n’était guère plus engageante, car cela ne pouvait être qu’un véhicule de la « Scheepvaartpolitie Antwerpen », la police fluviale d’Anvers, avec la perspective d’une conversation encore peut-être plus rigoureuse et formelle, mais qui de toute façon aboutirait au même résultat : se voir intimer l’ordre de déguerpir au plus vite !
Mais cette fois, il n’y avait rien.
La voie semblait libre.
L’envie était d’autant plus belle d’aller jeter un coup d’œil que je percevais distinctement, en provenance du pipeline, un bruit étranger et très inhabituel.
Je n’avais rien entendu de tel auparavant, mais s’il fallait avancer une comparaison, c’eût été avec le bruit qu’aurait fait une machine à laver.
Mais cette sorte de chuintement, de glissement ténu, était entrecoupé de cliquetis qui se produisaient d’une manière régulière mais qui semblaient en même temps complètement aléatoires.
Au fur et à mesure que je m’approchais, le bruit se précisait sans que je ne puisse toujours l’identifier, mais c’est plutôt la vue du gros tuyau en lui-même et ce que j’en avais entendu dire qui me fit comprendre.
Le bruit, c’était le glissement de l’eau dans le pipeline, cette eau qui devait probablement transporter des sédiments, du sable, des galets, des coquilles, des vertèbres, des otolithes.
Cette fois - c’était sûr - « ils » avaient entamé la dernière phase du dragage.
Paradoxalement, l’entreprise consistait à vider de son contenu un nouveau dock tout en en remblayant un autre.
Pour une raison inexplicable, une partie du déjà ancien Verrebroeck avait été condamnée, une digue avait été construite en son milieu plusieurs mois auparavant, et des opérations de contournement routier avaient été réalisées.
Quelle que fut la raison de cette étrange ballet, ce qui était certain, c’est que des fossiles inappréciables avaient entamé une bizarre transhumance, qui allait les déplacer non seulement d’une manière latérale, de quelques centaines de mètres tout au plus, mais également leur ferait finir leur course totalement inversés.
Géologiquement parlant.
Car ce n’était pas douteux, cet étrange cliquetis régulier que j’entendais dans les énormes tuyaux, ce ne pouvaient être que des objets solides et lourds, que l’eau envoyait valdinguer contre la paroi métallique.
Je n’osais imaginer l’effroyable hécatombe qui devait se produire dans les profondeurs obscures de ces tuyaux, l’indécence de ces fragiles coquilles finement malaxées par des galets informes, ces délicates carapaces de crabes broyées par la pression, et ces dents…
Merde, les dents !
Elles devaient certainement s’entrechoquer dans une sorte d’affreuse lutte fratricide, dont bien peu allaient sortir indemnes.
Quel saccage, quelle hérésie, quelle tristesse…
Ce bruit sourd entrecoupé de claquements avait quelque chose de profondément heurtant, de révoltant, d’inacceptable pour tout paléontologue amateur.
Tout occupé à mes réflexions, j’étais finalement parvenu au pied du pilier qui supportait le pipeline, lorsqu’un autre bruit me fit à nouveau tendre l’oreille, quelque chose d’encore plus inattendu et improbable dans ce lieu.
Une sorte de long gémissement entrecoupé de hoquets.
Des sanglots ?
Je contournai le pied de l’énorme tuyau rouillé.
Une forme humaine était accroupie tout contre la paroi métallique.
L’inconnu était tellement recroquevillé sur lui même, la tête dans les bras posés sur les genoux, qu’il m’avait fallu quelques secondes avant même de pouvoir reconnaître cette silhouette pourtant si caractéristique.
« Phil, c’est toi ? Qu’est ce que tu fais ici ? »
Il resta silencieux et immobile, l’oreille presque collée au pipeline.
« Tu as un problème ? »
Comme il ne répondait toujours pas, je m’approchai de lui et lui posai doucement la main sur l’épaule. Il sursauta et, sans se retourner, finit par murmurer doucement, d’une voix tellement faible que j’eus du mal à comprendre :
« Elle s’est cassée… »
La scène était de plus en plus étrange.
« Quoi, qu’est-ce qui est cassé ? Merde, tu t’es blessé ? »
« Non, pas moi. ELLE. Elle s’est cassée en deux ».
« Qui, quoi ? Ta jambe, ta bêche, tes lunettes ? Mais réponds-moi ! »
C’est alors que j’eus une réponse qui me laissa encore plus perplexe :
« La dent… »
« Quoi, la dent ? QUELLE dent ? Tu t’es cassé une dent et tu as mal, c’est ça ? »
Entre deux hoquets, Phil parvint enfin à articuler :
« NON ! La Meg… la Meg...la Megalodon »
« Mais quelle dent ? Quelle Megalodon ? Tu as trouvé une belle Megalodon et elle était cassée, c’est ça ? »
Ce n’était pas une raison pour pleurer, on en avait vu d’autres !
Phil, reprends-toi…
« Non, je ne l’ai pas trouvée. »
« Bon alors, comment sais-tu qu’elle est cassée ? »
« Dans le pipeline, elle était dans le pipeline… Je l’ai entendue passer et elle s’est cassée. En deux ».
« Mais COMMENT peux-tu savoir qu’il y avait une Megalodon qui passait dans ce PUTAIN de tuyau ? »
« Je le sais, c’est tout ».
D’abord, j’étais resté sans voix, cela devenait vraiment surréaliste.
Puis, je m’étais efforcé à reprendre cette conversation pour le moins irréelle.
Avant tout, il fallait raisonner calmement.
Surtout, rester maître de la situation !
Mais connaissant notre Phil national, je commençai à entrevoir dans quelle direction cette affaire allait nous mener.
« Bon, admettons que c’était une dent. Admettons qu’elle était fossilisée et donc que le choc peut émettre un bruit caractéristique contre du métal. D’accord. Et tiens, je veux bien même te croire si tu me dis que tu as entendu un bruit qui peut provenir du bris d’une dent fossile. Peut-être que tu as raison ».
« J’AI raison, c’était une dent ».
« Bon, D’accord, d’accord. Mais COMMENT sais-tu que c’était une Megalodon ? »
« Je le sais, c’est tout ».
Que répondre ?
Merde, il ne va pas me faire le coup de « Shining », les prémonitions, les visions et tout ça, tout de même !
« Tu en es sûr et certain ? »
« ABSOLUMENT ! »
« Phil, je t’aime bien, tu le sais, mais réveilles-toi. On est dans le port d’Anvers ici. C’est du sérieux, y a des Flamands qui travaillent, même le dimanche, pendant que toi, tu t’amuses en tamisant ! »
Il fallait d’urgence couper court à cette dangereuse dérive, à ce délire naissant, quitte à le faire retomber brutalement sur terre.
« Ecoutes. Ils sont simplement en train de draguer le fond du dock. C’est très possible qu’ils aient effectivement atteint la bonne couche, mais ce n’est vraiment pas certain. D’accord ? »
« Oui »
« Donc, peut-être - je dis bien PEUT ETRE - qu’il passe actuellement des sédiments intéressants dans ce tuyau, mais ce n’est vraiment pas sûr, d’accord ? »
« Oui »
« Donc, PEUT ETRE aussi qu’il y passe quelques dents fossiles, mais tu dois bien avouer que c’est encore moins évident, d’accord ? »
« Oui »
J’étais soulagé : il y avait bien une lueur d’espoir.
« Donc, PEUT ETRE qu’il est bien passé une belle dent, mais rien ne dit qu’elle se soit cassée, tu me suis ? »
« Oui »
« Et de toute façon, rien ne dit non plus que c’était une Megalodon ! D’accord ? »
« Oui »
On est sauvés !
C’est alors que les sanglots reprirent de plus belle.
« Mais qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures encore ? »
« PARCE QU’ELLE FAISAIT 21 CENTIMEEEEEEEEEEEEEETRES ! »
CarchaDOrias
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