La dernière bafouille de notre cher CarchaDOrias
J’ai ici l’insigne horreur (pardon, cela m’a échappé, honneur) de vous présenter la toute dernière prose de mon ami Dominique, une version bien développée depuis d’un ancien commentaire laissé sur l’un de mes articles qui ne l’est pas moins. (ancien)
Comme à l’accoutumée, je dénie toute responsabilité sur ce qu’il a pondu dans un moment où il n’était, sans doute, pas en possession de toutes ses facultés…
Je vous en souhaite une bonne lecture, et prière, tout comme moi, de prendre ce texte au second degré…
Phil « Fossil »
Phil s'essoufflait vite.
Il commençait à regretter très sérieusement de s'être laissé tenter, en s’offrant comme de coutume cette deuxième portion de spaghetti bolognaise, ce qui était pourtant de loin son plat préféré.
Sauce « maison » tout de même !
De plus, ses satanés collègues avaient insisté pour vider ensemble une grande bouteille de Chianti, délicieux au demeurant, mais qui lui était peut-être un peu trop monté à la tête.
- Les salauds !
A croire qu'ils avaient pressenti ce qui allait lui arriver, durant cet après-midi d’une promenade géologique improvisée.
Mais c'était beaucoup trop tard pour se lamenter sur son sort.
Phil sentait bien qu'il allait devoir les payer, ses trois heures et trente-sept minutes de « récup » durement gagnées !
Certes, au début, il avait bien pensé être à l’aise.
Avoir suffisamment de marge pour lui échapper.
D’abord, il avait pensé pouvoir largement compter sur sa supériorité intellectuelle pour compenser des désavantages physiques évidents.
Car il savait ne pas pouvoir prendre réellement avantage sur un tel animal.
Tout au plus pouvait-il espérer le maintenir à distance....
Mais rien que pour cela, il commençait à se rendre compte qu’il allait déjà lui falloir bien de la chance !
Parce que le Tyrannosaure qui le poursuivait depuis quelques minutes lui était en tous points supérieur.
En tout cas, cette bête donnait l’impression d’être imbattable à la course, tant en endurance qu'en vitesse de pointe.
Un adversaire inattendu autant que redoutable.
Après quelques minutes, Phil avait donc dû se rendre à l’évidence.
Pas question d’espérer le distancer, ni même de maintenir une avance suffisante pour éviter encore longtemps les rapides claquements de ses immenses mâchoires.
Tôt ou tard, les dents démesurées allaient lui déchirer une partie arrière de son anatomie.
Et quel que soit le morceau choisi, il y tenait beaucoup.
Il ne lui restait dès lors plus qu’à lui échapper par la ruse.
Tout d'abord, il avait songé à tenter de distraire l'animal.
Mais il avait vainement vidé le contenu ses nombreuses poches.
Et pour cause, il ne transportait rien dont l'odeur eût pu attirer un Tyrannosaure.
Juste quelques échantillons de ses précédentes sorties : quelques bouts de Spirifer ramassés lors de son dernier trip dans la région de Barvaux-Sur-Ourthe, un petit oursin usé et indéterminable (minable était tout indiqué, comme suffixe) trouvé sur le bord d'une route à Lixhe, et - tiens ! - même deux ou trois Phacops enroulés qu’il avait achetés dans une bourse à un Marocain de ses connaissances.
Il les avait oubliés, ceux-là !
Il ne lui restait guère que l’option de se défendre.
Et pour cela, il lui fallait avant tout se procurer une arme.
Mais pas n’importe laquelle.
Les Phacops n’auraient fait que ricocher sur la peau épaisse du monstre, tels de vulgaires cailloux qu’ils étaient.
D’ailleurs, ce n’était guère le moment de jouer à Mac Gyver : de toute façon, il n'avait pas de quoi se fabriquer une fronde, et il n’avait certainement pas vu tous les épisodes.
- Quand je pense à cet imbécile qui parlait d’arrêter en pleine course un char Abrams de soixante tonnes avec un élastique, un bout de chewing-gum et un cure-dent… Lui dirai bien deux mots, moi, si j’en réchappe !
Pire, comble de l'ironie, comme il s'était imaginé ne faire qu’une promenade de santé dans l'Oorderen, il n'avait pas songé à emporter son marteau de géologue.
Tragique négligence, dans laquelle il ne se reconnaissait pas.
- Merde, me faire bouffer par un Tyrannosaure rex en plein sable Pliocène !
S’il n'avait été le grave danger pour sa survie, Phil eût ricané de cette situation pour le moins surréaliste !
Même pas mourir dans le Kattendijk, finir dans la gueule d’un vrai Carcharodon mégalodon…
- En lui arrachant une dent au passage, niark niark niark !
Quelle frustration.
Quelle déchéance !
Le Pliocène de l’Oorderen, ce n’était que des plaines de sable à perte de vue.
Aucune réelle chance de se cacher.
A moins de se réfugier dans un grand trou, et encore, cela n’eût probablement fait que précipiter sa fin.
C'est alors que lui vint une idée courageuse.
- Pas le choix : je dois faire face.
Jouer le tout pour le tout.
Surprendre l’animal, ne fût-ce qu’une fraction de seconde.
Mais pour cela, ce qu'il lui fallait maintenant de toute urgence, c'était se procurer un objet tranchant.
Histoire de se laisser brutalement rattraper par le Tyrannosaure et de le frapper detoutes ses forces, d'un coup sec, à la jugulaire.
Il lui fallait donc trouver quelque chose d'effilé.
De pointu.
De très coupant.
Le genre de couteau qu’il n’avait justement pas emporté non plus.
Ou alors…
- Bon sang, mais oui !
Tout à coup lui vint un regain d’espoir.
Son possible salut lui apparut comme une soudaine illumination.
Après tout, être dans le Pliocène était peut-être une aubaine.
Une« carcharias »…
- Il faut que je me trouve une carcharias !, pensait-il maintenant avec vigueur.
Ce qui n’était pas chose facile.
Mais pas impossible non plus.
Désespérément, il commença à lancer sur le sol des regards envieux, alternant des coups d’œil à gauche et à droite en de rapides successions, de manière à maximiser ses chances, balayant fébrilement un sol qu’il arpentait d’ordinaire à pas très lents et mesurés, tant la recherche était à la base une question de patience et d’attention.
- Plus moyen de finasser, se dit-il, c’est une question de vie ou de mort.
C'est alors que Phil vit la grosse vertèbre de baleine.
Beaucoup trop tard cependant pour l’éviter.
Elle n’affleurait que de quelques millimètres sous le sable, trop peu pour qu’il ne la repère avant de la heurter, du pied gauche comme il se doit dans ces jours où l’on joue de malchance.
Phil trébucha et partit en vol plané, les bras en avant, pour s'effondrer ensuite violemment sur le sol en roulant plusieurs fois sur lui-même.
Il s’ébroua, à quatre pattes, le nez dans le sable, cherchant à reprendre ses esprits.
Le lourd galop syncopé du tyrannosaure se rapprochait dangereusement derrière lui et, pris de panique, Phil tenta dans un dernier effort de se relever, mais son genou se déroba sous lui et il replongea brutalement face contre le sol.
Il poussa un énorme juron et se retourna.
L’animal s'était arrêté à quelques centimètres de lui.
Immobile, il lui lançait un souffle épouvantable, une haleine fétide et digne du pire cauchemar, faite d'un mélange d'effluves apparentées à une odeur de décharge avec un écœurant relent d’abattoir.
Désespérément, Phil balaya le sable de ses deux mains, dans de grands gestes circulaires.
Il ne lui restait d'une seule chance : trouver cet objet acéré et pointu suffisamment aiguisé pour tenter de porter un coup fatal à la jugulaire du dinosaure.
- « Il me faut cette carcharias » s’écria-t-il rageusement entre ses dents, « c'est mon dernier espoir ».
Mais ses recherches semblaient vaines.
Pas la moindre aspérité, par le moindre objet dur sous les doigts qui eût pu ressembler à l’amorce d’une racine, à l’ébauche d’une dent.
- Même pas le moindre chicot.
Et comme ce n’était vraiment pas le moment de faire le difficile il se serait même contenté - allez tiens - d’une « hastalis ».
Mais une inférieure, alors, parce c’était les plus pointues et les plus robustes !
Le Tyrannosaure s’était immobilisé, et se tenait toujours haletant devant lui, continuant à la projeter son haleine fétide, pestilentielle et insupportable. Enfin, il aurait plutôt dire « haletante » car, vu sa taille et sa morphologie générale, Phil aurait juré que c’était une femelle.
C’est bien ma veine, se dit-il, toutes des garces.
- Et en plus, je parierais qu’elle est pleine et qu’elle n’a plus bouffé depuis une semaine.
Cette fois, la chose paraissait entendue.
A moins d’un miracle, Phil Cooreman allait entrer contre son gré dans les annales de la Paléontologie comme le premier amateur à se faire dévorer tout cru par un Dinosaure. Pas d’échappatoire en vue, on n’était loin du cinéma. Pas de Michael Crichton ou de Stephen Spielberg pour lui assurer une fin honorable ou, cinéma américain oblige, lui trouver à la dernière seconde une quelconque porte de sortie.
Ce n’était pas un film.
- Je n’ai aucune chance, avec cette sale fem….
Une femelle.
- Une femelle ?
C’est alors que lui vint une idée totalement saugrenue.
Le genre de pensée complètement idiote qui, en temps normal, lui aurait fait valu de se rendre spontanément, pour s’y livrer, à l’asile le plus proche.
- Est-ce possible que ?
C’était trop invraisemblable, impensable, ridicule, néanmoins…
Phil Cooreman prit sa plus belle voix de crooner et, à la manière d’un jeune Jean Gabin, lança à la T rex un incongru :
- « T’as d’ beaux yeux, tu sais. »
Miraculeusement, le temps sembla s’arrêter.
L’animal restait immobile, continuait à le dévisager, mais Phil crut l’espace d’un instant reconnaître dans ses yeux éteints une sorte de lueur d’intérêt.
- V’là aut’ chose, pensa-t-il.
Tout à coup, avec une vitesse inimaginable pour un animal de cette taille et de cette corpulence, le Tyrannosaure se pencha en avant, pour s’approcher à quelques centimètres.
Phil ferma les yeux.
Mais il ne sentit pas les crocs se refermer sur sa nuque.
Au contraire, l’animal avança les moignons qui lui servaient de membres antérieurs, ridicules en comparaison de sa masse, mais plus gros que les cuisses de Phil tout de même.
Il se sentit délicatement soulevé et, à peine eut-il le temps de s’en rendre compte, qu’ils filaient dans la direction d’un bosquet d’arbres situé au bout de la plaine de sable.
En quelques minutes, ils avaient atteint le couvert des végétaux qui avaient poussés sauvagement dans cette portion provisoirement abandonnée du zoning portuaire.
Le nid.
- Merde, pensa Phil, si tu crois que je vais vivre maritalement avec toi, alors là, tu peux tout de suite aller te faire cuire un œuf !
De dinosaure justement…
Mais à ce propos, cela devait déjà avoir été fait, à en juger aux nombreuses coquilles qui jonchaient le sol auteur de lui.
C’est alors que Phil Cooreman comprit.
Tout autour du nid venaient d’apparaître un, puis deux, puis une demi-douzaine de jeunes tyrannosaures.
Ils avaient l’air d’être passablement excités, bondissant dans tous les sens en poussant de petits cris rauques qui eussent été ridicules s’ils n’avaient pu traduire qu’une seule chose :
- C’est bien ma veine : ils doivent être affamés.
Les réelles intentions de la « Mère tyrannosaure » étaient devenues on ne peut plus claires : fournir un copieux repas à sa jeune progéniture.
De la viande fraîche !
La perspective était encore moins engageante qu’au début de sa suite : plutôt que d’un implacable coup de mâchoire d’un adulte, qui lui eût brisé la nuque et mis instantanément fin à ses souffrances, il devait affronter maintenant une lente agonie.
- Je vais me faire bouffer par petits morceaux.
Alors brusquement, l’étau des bras moignons se desserra.
Phil tomba lourdement sur le sol, face à toute cette marmaille vociférante.
Il n’essaya pas de se relever, il n’en avait plus la force.
C’était fini.
Une belle carrière de paléontologue amateur allait se terminer très prématurément comme un des infortunés personnages secondaires de Jurassic park.
Mais quelque chose d’étrange venant à nouveau de se produire : en lieu et place d’un sol mou parsemé de coquilles blanches, Phil sentait à présent sous lui une surface solide, rigoureusement lisse et…
- Rectiligne ?
Sous ses mains, il n’y avait plus de sable ultra fin qui filait entre les doigts.
C’était un sol dur, familier, constitué de lamelles d’une dizaine de centimètres de largeur, entrecoupées d’autant de sillons sur lesquels s’accrochaient ses ongles.
Des lames qui ressemblaient furieusement à celles du plancher de sa chambre !
Phil commença à sortir lentement de la brume qui l’environnait.
- Un cauchemar.
Toute cette histoire n’était qu’un rêve horrible.
Le simple fruit de son imagination par trop débordante.
- J’ai fait un put…. de bord….. de stupide cauchemar !
Et l’odeur pestilentielle qu’il avait prise pour l’haleine d’un Tyrannosaure, c’était le jeans qu’il portait lors de sa dernière sortie dans le Kattendijk.
- Bon sang, faut absolument que j’arrête de prospecter derrière cette saleté d’usine.
C’est alors que Phil se souvint de ses dernières heures.
- Et cela m’apprendra d’aller à l’ouverture de la toute nouvelle galerie des Dinosaures du Muséum d’Histoire naturelle !
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